L’incroyable histoire d’Alfred Bobe Jr et du fixie

C’est à cause d’une vidéo de toi que je suis monté pour la première fois sur un fixie…

Oui, c’était il y a dix ans. Ce film a plus ou moins démarré tout le mouvement. Je faisais ça depuis plusieurs années déjà, mais une fois que le film est sorti et qu’il a fait le tour du monde avec le Bicycle Film Festival, ça a ouvert les yeux à beaucoup de monde. Les gens se sont dit : « Qu’est-ce que c’est que ce style ? » Ça n’était pas forcément un nouveau type de cyclisme, plutôt quelque chose comme un mode de vie. Quand le film a commencé à circuler, beaucoup de gens se sont reconnus en moi. Je n’étais pas un coureur cycliste comme Alberto Contador ou Lance Armstrong – à l’époque, Lance Armstrong était un dieu. J’étais complètement à l’opposé de tout ça. Et quand les gens m’ont vu, ils se sont dit : Wow, c’est possible de faire du vélo comme ça ! D’une manière un peu tranquille et sans compétition, pour s’exprimer. C’était avant tout un mode d’expression.

Ce qui est intéressant, c’est que ce mouvement a influencé énormément de riders. Je crois que le Red Hook est né de cette influence. Et maintenant tu participes toi-même à cette course.

Oui, c’est intéressant parce que j’ai gagné quatre fois le titre Monster Track. J’étais un des riders urbains les plus connus de l’époque, et des gens comme David Trimble participaient aussi à ces courses. Ils participaient aux mêmes courses mais ils n’avaient pas autant de succès que moi, parce que j’étais un coursier à vélo et que je passais mes journées dans la rue. Eux, quand ils se retrouvaient dans cet environnement, ça leur paraissait complètement dingue et chaotique. C’est très impressionnant, tu as l’impression que tu peux te tuer à n’importe quel moment. C’est comme ça que David Trimble a eu cette idée. Puisque le vélo de piste est tellement cool et que les gens participent à ce genre de courses, pourquoi ne pas transposer tout ça à un quartier de Brooklyn où la course pourrait se dérouler dans les rues, mais sans voitures ? Alors il a supprimé le trafic automobile et il a démarré son propre circuit. C’est comme ça que tout a commencé.

Et quelle impression cela te fait-il, d’avoir eu une telle influence sur cette course ?

A l’époque je ne m’en rendais pas vraiment compte, parce que David essayait juste de créer quelque chose de différent. Quand il a commencé, je n’avais pas beaucoup de respect pour la course. Je me disais que tout ça c’étaient des mecs qui essayaient d’avoir l’air cool mais qui ne faisaient pas vraiment partie de l’underground. C’étaient juste des cyclistes ordinaires. Ça ne me faisait pas vraiment envie.

Donc au départ, tu n’étais pas intéressé…

Pas du tout ! David m’invitait, et j’avais beaucoup d’amis qui participaient dans les premiers temps du Red Hook, alors qu’il n’y avait que très peu de coureurs, quinze ou trente maximum. Une année, c’est même une fille qui a gagné le Red Hook ! Moi je lui ai dit : « Tu as vu ça David ? Des filles qui gagnent ta course, putain ! » (rires) Mais quelques années plus tard ils se sont vraiment lancés à fond. David a reçu les autorisations, il a eu le droit de fermer les routes pour de bon parce qu’au bout de quelques années la police savait que chaque année la course allait avoir lieu. Chaque année ils disaient OK, ils laissaient faire, mais au bout d’un moment ils ont commencé a dire qu’il fallait qu’ils aient une autorisation. David a obtenu l’autorisation et il a trouvé des sponsors. A l’époque j’étais déjà sponsorisé par Cinelli. Cinelli avaient commencé à s’impliquer un peu dans le Red Hook, à faire des petites choses pour la course, des bonnets… Et c’est là que je me suis dit : OK, tout ça est en train d’évoluer.

Et qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

J’en ai eu assez… Le niveau de la course avait vraiment évolué, il y avait des vrais riders qui participaient. C’est pour ça que je me suis dit : voyons un peu si j’y arrive avec ces pros. Voyons un peu si un street rider comme moi peut obtenir des résultats. C’était après Chabanov, il a été le premier à le faire. Chabanov, c’était comme une autre version de moi-même. Et j’ai du respect pour Chabanov, parce qu’il a été coursier pendant un moment. Je me suis dit : Chabanov participe à la course. Moi aussi je veux voir à quoi ça ressemble. Et puis j’en avais assez de toutes ces courses de rue, parce que je n’avais plus rien à prouver. J’avais gagné trois titres consécutifs. Après ça, j’ai pris deux ans de pause. Puis je suis revenu, et là j’ai gagné encore un autre championnat ! Je m’ennuyais, et je voulais me renouveler. C’est là que David Trimble m’a lancé un défi. Il m’a dit : « Pourquoi tu ne participes pas à ma course ? ». Et moi, je lui ai répondu : « Si je fais ta course et que je gagne, tu ne feras plus jamais un autre Red Hook ! ».

Parfaitement, c’est ce que je lui ai dit. Et lui, il m’a répondu par mail : « Marché conclu, mais si tu ne te présentes pas pour la course, tu perds ton contrat avec Cinelli. »

Alors j’ai tenu parole, et je me suis présenté pour la course. Et je me suis complètement planté parce que j’avais une infection à l’œil et qu’il faisait vraiment froid. J’avais une conjonctivite, tu sais, quand ton œil devient tout rouge et que ça s’infecte. Et pendant la course, il faisait tellement froid que mon œil a gelé : je ne voyais plus rien. Alors après le 16e tour, j’ai abandonné. Et à cette époque là, tu sais, le Red Hook s’était déjà beaucoup développé. Donc je ne suis pas arrivé à grand-chose mais j’ai beaucoup aimé ça. J’ai adoré. Je me suis dit : c’est incroyable, ce truc ! Je peux m’éclater avec mon vélo, tout donner dans la course… Je crois aussi que le fait que j’avais échoué a déclenché quelque chose chez moi. Je me suis dit : bon, j’ai du boulot, il va falloir que je travaille pour y arriver. Il y avait de la compétition. Vraiment beaucoup de compétition. Je m’étais planté…

 

Est-ce que tu t’entraînes pour un Red Hook ? Beaucoup de gens font ça très sérieusement. Il y en a qui font des régimes, qui suivent un programme d’entraînement précis…

Oui, c’est ça qui est beau. Je n’ai jamais suivi d’entraînement structuré. Je n’ai jamais vraiment fait partie d’une équipe de cyclistes, et ça a tout changé. Il a fallu que je sois plus stratégique dans mes habitudes alimentaires, que je boive plein d’eau… Je n’avais jamais utilisé des rouleaux ou suivi un entrainement de ce genre. Il a vraiment fallu que je m’y mette : c’était comme retourner à l’école, quand tu dois vraiment te mettre à travailler, te dire OK, qu’est-ce qui peut vraiment m’aider à atteindre mes buts ? Et j’ai trouvé ça passionnant : j’étais même étonné que ça me plaise autant. Et puis développer mes ressources, diminuer les bières, diminuer la weed, tout ça m’a fait du bien. C’était bon pour moi, ça m’a changé un peu.

Et puis j’étais tellement lié avec Cinelli, mon sponsor, que je voulais aussi faire honneur à la marque qui me soutenait. Cinelli étaient très impliqués dans le Red Hook, ils soutenaient l’événement. Et ensuite, David m’a témoigné beaucoup de respect. Il m’a dit qu’il appréciait beaucoup que je sois venu participer à la course. Nous sommes devenus plus proches. Il s’est mis à me respecter parce que j’ai participé à la course, et moi je me suis mis à le respecter parce que j’ai vu que la course était vraiment cool. J’y participe depuis plusieurs années maintenant, et je n’ai pas encore eu de très bons résultats parce que le niveau de la compétition a tellement augmenté ! La dernière édition a bien montré à quel point cette course est dure. Tu sais, on faisait une moyenne de 48 km/h pendant quasiment une heure !

Alors quel est ton objectif personnel ?

J’ai fait un bon score à Barcelone : je me suis qualifié en huitième place, et je suis arrivé treizième. Mon objectif, idéalement, ça serait de gagner la course ! Mais il faut que tout soit parfait : le vent, la météo, mon équipe… Tous ces différents éléments doivent être en place, comme s’il fallait que les étoiles soient parfaitement alignées. Mais en un sens j’ai atteint mon objectif parce que je suis parvenu à participer à une compétition à ce niveau, et j’en suis conscient. En fait ça m’a aidé à m’accepter, à me dire : OK, tu es un bon cycliste. Il y a longtemps que j’aurais du m’en rendre compte, mais ça m’arrive seulement maintenant et ça me fait beaucoup de bien. Je viens d’avoir quarante ans, je ne suis pas jeune. J’ai un fils de douze ans qui fait des compétitions nationales et il est bien parti. Il a participé aux championnats nationaux Juniors et à ceux des USA.

Est-ce que tu t’inquiètes pour lui, avec tout ce qui se passe dans le monde du cyclisme ?

Oui, par exemple avec le dopage. Oui, je m’inquiète pour lui. Mais je suis très ouvert. J’ai horreur de parler de Lance Armstrong, mais c’est un très bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Tu n’as pas besoin de te doper pour réussir, ou pour être heureux en tant que cycliste. Ce genre de chose arrivera tant qu’il y aura des riders qui en auront besoin pour des raisons financières. Ils ne connaissent rien d’autre, et ils ont l’impression qu’ils doivent être les meilleurs, et qu’ils doivent donner un coup de pouce à leur corps pour se propulser de la défaite à la victoire… Mon fils, il va bien. On parle tout le temps de ces choses là. Ce qui est sûr, c’est que le vrai succès ne peut venir que d’un bon régime, d’un bon entrainement et d’un bon mental. Et si au bout du compte il n’est pas assez bon, alors il n’est pas assez bon et c’est tout. Ça n’est pas un drame. Et pour lui non plus ça ne sera pas un drame, parce que le cyclisme c’est une chose, mais la vie est bien plus importante. Avec lui, on parle de l’école, on parle de son avenir et de sa carrière… Quoi qu’il arrive, le cyclisme sera toujours présent dans sa vie.

Pour moi, c’est aussi ça le street, le cyclisme urbain. Tu évolues dans un environnement qui est beaucoup plus grand que toi. Tu partages la rue avec les gens qui vont travailler, avec les piétons, tu vois tous ces endroits, tu crées plein d’expériences différentes : c’est ça que je trouve passionnant…

Quand on parle de cyclisme urbain, je trouve que le mot « urbain » prête un peu à confusion : je préférerais parler de cyclisme en liberté. Parce que ça te permet de vraiment être qui tu veux. Tu peux monter sur ton vélo, aller au bureau et être un docteur. Tu peux monter sur ton vélo et être un architecte. Tu peux être qui tu veux dans la vie, et ton vélo est un medium qui te permet de faire la synthèse entre tous ces différents aspects. Certains de nous sont plus attirés par la compétition…

Ce mouvement s’est beaucoup développé depuis sa naissance il y a une dizaine d’années. Selon toi, quelle sera la prochaine étape ?

Oui, c’est comme la mode, non ? Parfois, comme en ce moment par exemple, les années 80 reviennent à la mode… Les vélos de piste sont là depuis cent ans : ça n’est pas quelque chose qui est apparu il y a dix ou quinze ans. Ca fait cent ans qu’ils sont là, et maintenant on leur a ajouté une touche contemporaine. Ce qu’il y a de nouveau, c’est ce qui se passe avec les criteriums. C’est une pratique qui est accessible à tout le monde. Que tu sois vététiste, coureur de route ou bien coursier, le samedi après-midi il te suffit de trouver une piste et de te donner à fond. Ce qui est beau dans tout ça, c’est la simplicité. Et pour moi, c’est ça l’avenir : du moment qu’on ne complique pas les choses et qu’on reste humble, c’est une pratique qui va continuer à grandir. Je ne dis pas que c’est appelé à remplacer le cyclisme, mais c’est un nouveau format de course. Le mix de différents types de courses est né dans les années 80, avec l’apparition des vélos en carbone. Ensuite il y a eu l’invention du cyclo-cross, du VTT, du vélo de descente… C’est toute une évolution. Mais le vélo de piste, lui, ses origines sont très pures : c’est ça qui est beau dans cette forme de cyclisme. Et c’est cette pureté que recherchent les gens : c’est une pratique pleine d’amour, d’esprit sportif, qui se nourrit de la simplicité du vélo.

Est-ce que tu as autre chose à ajouter ?

Ce que je voudrais dire rapidement pour finir, c’est qu’il y a un tas de gens qui me demandent : alors, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? C’est vrai, non ? Qu’est-ce que tu vas faire, Alfred ? Et ce que je veux vraiment leur répondre, c’est que je suis un cycliste : le vélo, c’est mon métier et quoi qu’il arrive, un jour ou l’autre je passerai du côté du business parce que c’est ça qui me passionne. Donc voilà, j’ai l’intention de rester encore dans le milieu pour un bon bout de temps. Le jour où je vais laisser tomber est loin d’être arrivé. Je dois juste décider comment je vais me renouveler, et continuer d’avancer.

Es-tu toujours coursier à New York ?

Oui, je suis toujours coursier. Pour moi c’est un mode de vie. Je dirige ma propre société de livraison. C’est une société indépendante. Et j’ai beaucoup de clients que j’ai gagnés au fil du temps, qui me font confiance quand ils veulent un travail bien fait, rapide et fiable. Il leur suffit de m’appeler, et ils paient très bien.

Ce que j’aime en ce moment, c’est la course de piste sur vélodrome. C’est bizarre parce que je suis plutôt petit, mais j’ai un rapport puissance-taille très élevé. Je suis très puissant mais très léger : ça me rend explosif ! Donc maintenant que j’ai un peu plus de temps et que mes enfants ont un peu grandi, je vais faire beaucoup plus de courses l’an prochain. Pour le moment, je rentre à New York et je vais faire du cyclo-cross. J’ai beaucoup de chance parce que Cinelli m’a donné plusieurs vélos différents : un vélo de route, un de piste et un de cyclo-cross.

L’avantage de toutes ces courses, c’est qu’elles ont lieu à Milan, à New York, à Barcelone, avec des participants qui viennent du monde entier. C’est très agréable… C’est facile de nos jours d’ajouter quelqu’un sur Facebook, mais ça ne vaudra jamais le fait de se voir en personne et de partager des expériences différentes.

Je trouve que c’est vachement bon de voir tous ces mecs du monde entier, qui se retrouvent dans différents endroits et qui sont tous très amis. On est en compétition les uns contre les autres, nos équipes s’affrontent mais une fois la course terminée, on est tous frères. On est comme une famille, et c’est vraiment beau : aujourd’hui je peux aller n’importe où dans le monde et je trouverai quelqu’un qui m’ouvrira sa porte. C’est quelque chose d’unique, je trouve ça magique. C’est ça, la vraie beauté du crew Red Hook : la manière dont ils ont rassemblé des gens du monde entier. C’est vraiment unique.

Tu as beaucoup de supporters qui voient en toi un modèle. Comment est-ce que tu perçois les jeunes qui arrivent dans l’univers du cyclisme ?

J’adore ça ! Ca me rend vraiment heureux quand je suis à Barcelone ou ici à Milan et que tous ces jeunes me disent : « Alfred, s’il te plait, je peux faire une photo avec toi ? ». C’est un plaisir pour moi parce qu’au bout du compte, j’aide à faire passer un message qui est positif pour l’humanité. Non seulement c’est bon pour la santé, mais ça évite aux jeunes de se retrouver dans la rue et de faire des conneries qu’ils ne devraient pas faire. Tu sais, plutôt que d’aller s’acheter des cigarettes et de boire des bières, ils peuvent retrouver leurs amis et aller faire un tour en vélo. Et comme je disais, ils s’identifient plus facilement à moi parce que quand j’étais jeune, j’étais exactement comme eux. Je venais du South Bronx, près du Yankee Stadium. Je venais du ghetto, je n’avais rien. Je suis une inspiration pour eux parce que j’ai osé suivre mes rêves. Peut-être qu’ils se disent : « Moi aussi je veux suivre mes rêves. » Que ça soit de faire du vélo, ou n’importe quoi d’autre. C’est très satisfaisant de savoir que je peux être un modèle pour les jeunes. Ça me fait du bien.