Madiot, l’indomptable

Jusqu’au départ du Tour de France (4-26 juillet), Steel Magazine vous embarque dans l’intimité des coureurs de La Française des Jeux, l’une des trois équipes françaises présentes sur le World Tour. Premier épisode avec son emblématique manager et actuel président de la Ligue nationale de cyclisme, Marc Madiot. Aussi célèbre pour son palmarès (double vainqueur de Paris-Roubaix) que pour son aversion du « politiquement correct », le Mayennais est sans aucun doute LA grande gueule du peloton. Par provocation, parfois. Par amour du vélo, toujours.

FDJ

Après une carrière de coureur professionnel ponctuée par deux victoires sur Paris-Roubaix en 1985 et 1991 ainsi qu’une victoire sur la 2e étape du Tour de France 1984, Marc Madiot délaisse le vélo au profit du mégaphone et crée en 1997 l’équipe La Française Des Jeux, devenue FDJ par la suite. Il en est aujourd’hui le manager. Sa mission ? Gagner des courses évidemment, mais aussi transmettre une philosophie propre à l’équipe. « On ne vient pas chez nous par hasard, et je ne vais pas non plus chercher les coureurs par hasard. Il y a forcément une adéquation de part et d’autre, explique-t-il. Je ne veux pas qu’ils viennent par défaut, j’ai envie qu’ils s’investissent, qu’ils soient fiers de porter nos couleurs, qu’ils aient une identité… Je n’ai pas envie qu’ils ressemblent à une équipe de football. » Une approche détonante qui fait mouche auprès des aficionados de la petite reine, la FDJ étant régulièrement citée comme l’équipe préférée des Français.

JEUNESSE

A l’instar du football, la construction d’une équipe cycliste répond elle aussi à des contraintes financières. Pour la FDJ, c’est un budget de fonctionnement de 12M €, certes conséquent mais encore inférieur à celui des écuries étrangères. Pour rivaliser, la formation tricolore fait le pari de l’avenir et mise sur les jeunes talents susceptibles de devenir les stars de demain. « C’est ce qu’il y a de plus facilement réalisable économiquement, poursuit le responsable. On regarde, on cherche, on essaie d’être malin. Parfois on y arrive, parfois non. » Ce travail axé autour des jeunes coureurs et de la formation convient parfaitement à la philosophie de la FDJ, même si le manager avoue que la concurrence sur le segment se fait de plus en plus féroce. « Auparavant, les grandes équipes recrutaient des coureurs qui avaient confirmé leur talent. Aujourd’hui, tout le monde est tourné dans le même schéma. »

TOUR DE FRANCE

Les spécialistes et observateurs attentifs connaissent les affinités de Marc Madiot pour les classiques, tout comme son agacement à voir réduite la saison de ses coureurs aux seuls résultats sur le Tour de France. Et pourtant, il l’avoue, la Grande Boucle reste pour lui l’objectif ultime. « Un Graal, lâche-t-il. Il y a quelques années, gagner le Tour était tout simplement irréalisable pour nous. Mais aujourd’hui la donne a changé, on peut se permettre de rêver. » Le déclic est venu d’un certain Thibaut Pinot, 3e au classement général l’année dernière. « L’appétit vient en mangeant. Attention, nos coureurs sont encore jeunes et ont un déficit d’expérience par rapport à la concurrence. L’idée est donc de progresser avec eux, on verra après. On n’échappe pas à son destin… »

MONDIALISATION

« Madiot ringard », « Madiot franchouillard ». Souvent critiqué, parfois même raillé pour ses prises de positions très franco-françaises et sa culture d’un vélo à l’ancienne, Marc Madiot n’en reste pas moins l’un des plus fervents défenseurs du cyclisme hexagonal. Après tout, quoi de plus normal pour un président de Ligue Nationale ? « Oui je suis franchouillard et je vous emmerde », lâche-t-il au passage. Derrière une apparente opiniâtreté et un franc-parler légendaire, le technicien cherche surtout à servir son amour du cyclisme et défendre une certaine idée du vélo à la française. Son leitmotiv : protéger les courses, les équipes et les coureurs tricolores pour que la France reste le centre du monde du vélo. « Il existe aujourd’hui une pression forte du monde anglo-saxon qui veut s’approprier ce sport. Oh les gars (il tape du poing sur la table), c’est en France que ça se passe ! On a de belles choses, protégeons-les. Les Anglo-Saxons ont besoin de nous, ils ont besoin du Tour de France. Donc messieurs, d’abord vous parlez français parce que c’est la langue officielle de l’UCI et du CIO. Nous devons nous battre pour ça. Alors ça emmerde beaucoup de monde mais je m’en fous ! » A l’heure où la discipline tente de s’exporter dans le monde entier via des événements créés de toutes pièces -à l’image de cet improbable Tour de Pékin qui n’aura duré que 4 ans- le responsable entend également préserver et renforcer ce qui existe déjà sur le Vieux Continent. « Détruire les courses traditionnelles pour des compétitions totalement artificielles en Chine ou ailleurs qui s’arrêtent au bout de quelques années, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne solution, insiste-il. D’autant qu’on s’aperçoit que les événements qui durent dans le temps sont ceux qui avaient déjà un ancrage local et national fort, comme le Tour Down Under en Australie ou le Grand Prix de Montréal. Je ne suis pas contre la mondialisation, mais pas au détriment de ce que nous avons chez nous. »

RENOUVEAU

Romain Bardet et Thibaut Pinot, les deux révélations du Tour de France 2014, Nacer Bouhanni, vainqueur de trois étapes du Tour d’Italie 2014… Après de (trop) longues années de vache-maigre, le cyclisme français a retrouvé la lumière. On pourrait y voir les effets d’une lutte anti-dopage mettant enfin les Frenchies sur un pied d’égalité avec leurs concurrents étrangers, ou bien les résultats du travail effectué par les équipes tricolores autour de la formation. Que nenni ! « Nous avons surtout une très bonne génération de coureurs, note le manager. On peut parler d’encadrement ou de méthodes d’entraînement, il ne faut pas rêver, c’est bien la génétique qui fait la différence. S’il y a du talent, il finira toujours par s’exprimer. » Un vivier de jeunes talents qui permet aujourd’hui à la FDJ de recentrer son recrutement pour développer une équipe à identité française.

POILS A GRATTER

A la fin des années 1980, Marc Madiot s’attire les foudres de Jeannie Longo suite à ses déclarations – pas vraiment flatteuses – sur le cyclisme féminin. Quelques années plus tard, il fait partie des coureurs « rebelles » s’opposant au port du casque obligatoire. Plus récemment, on l’a vu se positionner contre l’usage des oreillettes qui permettent au directeur sportif de communiquer avec ses coureurs pendant l’épreuve. Bref, le consensus et la langue de bois, très peu pour lui. « J’ai 55 ans, je peux me permettre de temps à autre d’avoir des prises de position un peu provocatrices », se défend-il. Que cela plaise ou non, Marc Madiot n’en a cure. Seul compte pour lui l’avenir de sa discipline. « J’essaie de défendre mon sport avec ma personnalité. De temps en temps, ça ne fait pas de mal de titiller un peu. Cela peut faire avancer les choses. Et puis, je n’aime pas les choses trop lisses. J’aime les débats. »

Thomas Héteau